Les nationalisations : Un barrage aux investisseurs ?

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investisseursNationaliser ou renationaliser des entreprises ne tient plus vraiment de la ligne idéologique d’un gouvernement. Il est désormais inscrit dans l’intérêt de citoyens de plus en plus soumis à la « tyrannie » des marchés et exigeants envers les gouvernements. Ce qui fait que les dernières crises économiques successives ont parfois forcé les pouvoirs publics à redevenir actionnaires de secteurs jugés essentiels. L’énergie, le pétrole, la santé ou encore l’éducation. Des domaines de première ligne qui touchent directement la population au quotidien. Deux écoles principales s’affrontent dans ce qui est devenu un interminable débat idéologique. Globalement, les tenants de la ligne sociale jugent que la spéculation et les affaires n’ont pas leur place dans des secteurs aussi sensibles, alors que les libéraux estiment au contraire que l’État n’a pas vocation à conserver comme publics des services qui ont besoin d’innovation constante donc d’investissements. Si nationaliser peut être une parade à la tentation de spéculer à tout va, cette opération pourrait également à la longue creuser les finances publiques en termes d’investissements.

Dans une analyse sur le cas des pays sud-américains, la Française Sylvie Matelly, directrice de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), rappelle donc à propos que « du point de vue du pays qui nationalise, c'est d'abord une question d'idéologie, même si certains pays, qui ne sont pas particulièrement anticapitalistes, ont été obligés de le faire, comme le Royaume-Uni avec Northern Rock ou RBS par exemple. Mais c'est aussi une question de choix, par rapport à des secteurs considérés comme stratégiques ».

Et de rappeler que dans le domaine de la défense, de l'énergie ou des matières premières, la question de la protection des intérêts nationaux peut être vue comme primordiale. « Aux États-Unis, la législation est adaptée : en 2006, Dubai Ports World a ainsi dû renoncer à gérer six ports américains en raison de l'opposition du Congrès américain, qui avait mis en avant des risques en matière de sécurité nationale ».

Puisque des protections de ce genre n’existent pas partout, la tendance des gouvernements est donc de nationaliser. Pour Sylvie Matelly, la tendance depuis plus de 40 ans est au désengagement de l’État et à une « chasse aux économies où la privatisation prend le pas ». Par contre, ajoute-t-elle dans son exposé, « si vous nationalisez une entreprise qui était privatisée, vous risquez de refroidir les ardeurs des investisseurs. Vous devez donc vous assurer que vous avez les reins solides financièrement pour ne pas avoir à revendre plus tard. Notamment en cas de problème d'entretien ou de nécessité de nouveaux investissements ».

Dans le cas de la crise financière qui secoue la planète depuis cinq ans, plusieurs voix se sont élevées pour réclamer la nationalisation des banques. Cette option pourrait pourtant aider le système à mieux se réguler au lieu de se pervertir. Un autre économiste français, Jacques Sapir, Directeur d'Études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, prend un malin plaisir à rappeler aux critiques de « l’interventionnisme public » qu’en Europe « les banques sont régulièrement aidées par la Banque Centrale Européenne depuis fin 2007. Elles ont bénéficié d’aides multiples dont les dernières sont les prêts de 1 000 milliards d’euros pour 3 ans à un taux d’intérêt de 1%. Mais, loin de financer l’économie réelle, qui voit ses encours de crédit se contracter depuis plusieurs mois, elles ont utilisé ces liquidités obtenues à bon marché pour prêter aux États, à des taux largement supérieurs à 4%, mais aussi pour spéculer sur les marchés des produits dérivés et des matières premières. Et en fait, la situation du système bancaire illustre ce qu’en théorie économique, on pourrait appeler un « hold-up » des « insiders » (les actionnaires et le personnel dirigeant) au détriment de la fonction économique globale que ce système devrait jouer. ».

Incisif, le professeur Sapir en conclut donc « qu’il s’agit du produit d’un défaut de gouvernance au sens large, qui permet à quelques individus de prendre en otage l’ensemble des acteurs de l’économie. La réponse proposée par la théorie économique face à ce type de comportement est claire : redonner le pouvoir au plus grand nombre. Ceci passe, très concrètement, par le bras armé de l’État et par la nationalisation, ou plus précisément par la réquisition des banques. C’est d’ailleurs au nom de la prévention de ce risque que les États sont, directement ou indirectement, venus au secours des banques lors des différentes crises de liquidité que nous avons connues depuis l’automne 2007 ».

Les investisseurs s’offusqueraient-ils réellement des vagues de nationalisation « ciblées » de ces dernières années ? Paradoxalement, les gens d’affaires ont besoin de cadres législatifs flexibles et d’environnement sociopolitique stable. Jusqu’à présent, il n’y a que des États forts qui puissent garantir ces avantages, qui, liés aux droits des citoyens créent une dynamique de croissance économique à travers la confiance. Que des gouvernements interviennent dans les crises pour garantir une certaine stabilité n’est donc que très normal. Le reste, nous croyons, appartient aux batailles parlementaires de ban et d’arrière-ban où l’on s’étripe les uns les autres, à démonter la vacuité des systèmes idéologiques.

Il faut se souvenir d’ailleurs que les nationalisations « sauvages », comme celles effectuées lors des révolutions cubaine et algérienne sont choses du passé. On voit mal aujourd’hui un État décider de prendre entièrement possession d’entreprises locales et étrangères et il n’y a non plus, à proprement parler, d’interventionnisme étatique à outrance dans le monde. En dehors de quelques îlots où s’activent des fanatiques et des nostalgiques des belles années révolutionnaires, les convergences d’intérêts obligent à ouvrir les marchés et à négocier.

L’Amérique latine et les Caraïbes, pointés du doigt lors des dernières vagues de nationalisations, en font une démonstration éclatante. Ces pôles restent très attractifs pour les investissements étrangers.  Ainsi le dernier rapport de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes) sur les Investissement étrangers directs (IED) en Amérique latine et dans les Caraïbes ne montre aucune baisse de l’attractivité du sous continent, au contraire. Les IED ont atteint un niveau record en 2011 à 153 milliards $US, ce qui représente 10% des flux mondiaux. Un montant qui pourrait être dépassé cette année.

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