Malam Gerba - Après plus d’un siècle de colonisation et de domination, la majorité des pays africains ont acquis leur indépendance dans les années 60. Et pourtant, si l’on va au-delà des apparences, c’est-à-dire des attributs du pouvoir (hymne, devise, drapeau, etc.), tout indique que politiquement et économiquement, ils n’ont aucun contrôle sur leurs décisions et que les centres du pouvoir se trouvent ailleurs.
Politiquement d’abord : on a la fâcheuse impression que les anciens maîtres sont partis sans partir et continuent de se mêler, un peu trop et souvent ouvertement, des affaires de leurs anciennes colonies. Ainsi, le dirigeant élu d’une ancienne colonie doit encore avoir leur bénédiction. De plus, chaque fois qu’il prend une décision, il faut qu’il s’assure que ça va plaire à Paris ou à Londres. Économiquement ensuite : les économies africaines restent extraverties. L’essentiel des exportations est constitué de matières premières et de produits agricoles. Or, les prix de ces produits sont fixés en Occident. Résultat : chaque fois que les pays développés toussent, l’Afrique éternue.
Le comble de l’humiliation a été cependant atteint à la fin des années 80, début des années 90, quand la plupart des pays africains ont été frappés de plein fouet par une crise économique provoquée par la chute des prix des produits de base, la dette publique qui dépassait les 100 % du PIB et le rétrécissement de l’aide extérieure. Pour les aider à s’en sortir, les institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale) venues à leur secours, leur ont imposé les programmes d’ajustement structurel (PAS). Ces programmes de réformes, extrêmement contraignants et non négociables, leur ordonnaient de réduire grandement les dépenses publiques, de laisser flotter la devise, d’éliminer les subventions, de privatiser les entreprises d’État, etc. Conséquence de ces mesures : les États perdirent leur souveraineté budgétaire. En fait, le ministre des Finances des pays placés ainsi sous tutelle était...le FMI!
Pendant longtemps, le monde a cru que la souveraineté bafouée, humiliée, était le lot des pays du Tiers-Monde en général et des pays africains en particulier. L’actualité de ces derniers mois en Europe apporte la preuve qu’il n’en est rien et que les États, à l’heure de la mondialisation, sont devenus de plus en plus faibles et vulnérables.
Regardez ce qui se passe en Grèce. Avec une dette de 350 milliards d’euros, soit 160 % du PIB, le pays risquait tout simplement la faillite. Pour bénéficier de l’aide internationale, on lui a fait boire la coupe jusqu’à la lie, en le faisant passer d’un plan d’austérité à un autre : augmentation des taxes, coupes salariales dans la fonction publique, réforme des retraites, etc. Face au mécontentement populaire et à ce qu’il a perçu comme un abandon de souveraineté, le premier ministre Georges Papandréou a décidé de soumettre le nouvel accord de prêt au référendum. Mal lui en a pris. Nerveux et furieux, les marchés ont eu sa peau. Aujourd’hui, son pays s’est incliné devant la volonté des créanciers et fera tout ce qu’on lui demandera pour les rassurer.
Regardez l’Italie : septième puissance mondiale, 3e économie de la zone euro, sept fois le poids de la Grèce. Oui, mais ce géant croule sous une dette colossale de 1900 milliards d’euros, soit 120% de son PIB. Il s’est engagé à appliquer un plan d’austérité de près de 48 milliards d’euros, qui doit permettre d’atteindre l’équilibre budgétaire en 2014 et relancer la croissance du pays. N’empêche : il se retrouve sous la surveillance du FMI qui va contrôler, aux côtés de la Commission européenne et de la Banque centrale européenne, la mise en œuvre des promesses du gouvernement.
D’autres pays européens (le Portugal, l’Espagne et la France) pourraient tout aussi bien connaître le même sort, c’est-à-dire une atteinte directe à leur souveraineté politique et économique. On peut donc à juste titre se poser la question de savoir, si de nos jours, il existe encore des États indépendants et pour combien de temps encore. Ne faudrait-il pas plutôt admettre la fragilité des gouvernements nationaux face aux coups de boutoir des problèmes mondiaux de plus en plus graves et la montée en puissance des marchés qui sont devenus bien plus puissants que les États? En réalité, ce sont eux qui gouvernent aujourd’hui le monde. Ils contrôlent, décident, imposent et font la loi.
Mais qui sont-ils? Ce sont les banques devenues puissantes et arrogantes. Ce sont les entreprises multinationales, dont le chiffre d’affaires est très supérieur au budget de plusieurs dizaines d’États. Ce sont enfin les agences de notation qui décident de l’avenir de toute une nation, en suscitant une crise de confiance dans sa solvabilité.
La doctrine néolibérale qui sous-tend tous les programmes d’ajustement structurel, exige moins d’ «État ». Les marchés vont-ils tout simplement faire disparaître cette entité? L’économiste français Jacques Attali, dans son essai de prospective mondiale intitulé Une brève histoire de l’avenir, n’hésite pas à répondre par oui. Pour lui, les forces du marché vont prendre le dessus sur tout ce qui pourrait s’opposer à elles, y compris les États qu’elles détruiront peu à peu, y compris la superpuissance, les États-Unis, qui résistera plus longtemps, mais dont la domination prendra fin avant 2035. Devenu la loi unique du monde, le marché formera ce qu’il appelle un hyperempire, insaisissable et planétaire.
Cet avenir est-il inéluctable? Ne peut-il pas y avoir un sursaut des États? Lors de la crise financière de 2008, ils avaient promis de réguler les marchés. Pourquoi n’ont-ils pas pris leurs responsabilités? Est-ce un aveu d’impuissance face aux marchés devenus incontrôlables? Si c’est le cas, il y a lieu de s’inquiéter devant ce « monstre » qui a échappé à ses créateurs, devant cette ère nouvelle où le pouvoir n’est plus de type représentatif ou électif, ni localisé géographiquement, mais est exercé directement par ceux qui contrôlent le système financier.
Malam Gerba



























