Hier, c’étaient les chefs d’État d’Afrique subsaharienne qui défrayaient la chronique avec leurs fortunes colossales : 5 milliards de dollars US pour Mobutu Sese Seko du Zaïre, 3 à 5 milliards de dollars pour Sani Abacha du Nigeria, 2 milliards de dollars pour Moussa Traoré du Mali, etc. Aujourd’hui, ce sont les dirigeants de l’Afrique du Nord qui font la manchette pour les mêmes raisons : la famille Ben Ali, avec une fortune évaluée entre 5 et 10 milliards de dollars; les Moubarak, entre 40 et 70 milliards de dollars.
Du Nord au Sud, les dirigeants africains se ressemblent donc. Plusieurs d’entre eux ont ainsi la fâcheuse tendance à utiliser le pouvoir comme une inépuisable source d’enrichissement. Leur pays est leur propriété. En fait, plus que des hommes politiques, ils sont surtout des hommes d’affaires qui dirigent des pays qui sont à leurs yeux des entreprises. Celles-ci n’ayant pas de charges (pas de personnel à payer ni d’impôts, pas de loyer, pas de prêts à rembourser), on comprend qu’elles fassent des profits faramineux et que leurs dirigeants, pardon! leurs PDG, soient parmi les personnalités les plus riches au monde. Le dernier classement de la revue Forbes en 2010 nous apprenait que le Mexicain Carlos Slim Helu était l’homme le plus riche au monde. Il va falloir réviser ce classement en prenant très sérieusement en compte le cas Moubarak.
Comment se fait-il que le pouvoir en Afrique soit synonyme d’enrichissement? Plusieurs raisons expliquent cet état de choses. La première est liée à une certaine mentalité. En effet, alors que sous d’autres cieux, les gens rêvent de pouvoir pour changer en mieux le monde dans lequel ils vivent, en Afrique, bon nombre de dirigeants veulent le pouvoir parce qu’il change d’abord leur vie. Comme ils sont souvent issus des familles modestes, ce pouvoir leur sert de tremplin pour réaliser leurs rêves les plus fous : châteaux, vie de prince, prestige, privilèges…Bref, le pouvoir leur donne accès à tout ce que la vie leur avait refusé jusque-là. Deuxième raison : ils évoluent dans un contexte où ils n’ont de comptes à rendre à personne. C’est tout le contraire de ce que l’on observe dans les pays démocratiques où les dirigeants ont l’obligation de transparence. Ainsi, au début de leur mandat, ils doivent déclarer tous leurs biens. On sait aussi quel est leur revenu annuel. Exemples : le président des États-Unis a un salaire annuel de 400 000 dollars, le premier ministre du Canada, 315 000 dollars, le président français, 240 000 euros, etc. On peut donc vérifier, à la fin de leur mandat, l’état de leur patrimoine personnel. Ce sont ces garde-fous qui sont encore absents dans plusieurs pays africains et qui expliquent cette impunité généralisée. Certes, de plus en plus, la constitution de certains pays (Algérie, Burkina-Faso, Burundi, Cameroun, Côte d’Ivoire, Ghana, Niger, RCA, Sénégal, Tchad, Togo, RDCongo, etc.) prévoit que le nouveau président déclare ses biens. Reste à voir jusqu’à quel point ce texte est réellement appliqué dans les faits.
Le plus étonnant dans cet enrichissement illicite des dirigeants, c’est qu’il ne s’arrête jamais tant qu’ils sont au pouvoir. À aucun moment, ils ne se disent : « Bon, ça suffit. Même nos arrière-petits-fils seront à l’abri du besoin. » Non. Ils continuent de se servir. Pour preuve : le jour même de son départ, Leila Ben Ali est allée à la Banque centrale de Tunisie retirer 1,5 tonne de lingots d’or. Comme quoi, tout ce qu’elle a pu accumuler pendant 23 ans n’était pas assez et qu’il lui en fallait toujours plus.
L’accumulation de ces fortunes se fait au moyen des détournements de fonds publics, de grosses commissions prélevées sur les gros contrats accordés par l’État et par le biais des entreprises contrôlant des secteurs clés de l’économie du pays. Quelles entreprises nationales ou étrangères peuvent refuser de faire affaires avec les sociétés appartenant au président, à ses enfants ou ses amis? Aucune, car les résultats sont garantis.
Ces biens mal acquis sont rarement investis sur place, car c’est trop risqué. Il faut les mettre en lieu sûr. Les caches sont généralement en Occident. Les destinations les plus connues et les plus courues sont la Suisse, le Liechtenstein, Monaco, les îles Caïmans et le Luxembourg. Ce n’est un secret pour personne que ces paradis fiscaux protègent la criminalité économique et sont complices du pillage des pays du Sud qui leur profite largement.
Pourtant, depuis 2003, les Nations Unies ont adopté une Convention contre la corruption dont l’un des principaux objectifs est précisément de « prévenir, détecter et décourager de façon plus efficace les transferts internationaux d’avoirs illicitement acquis et de renforcer la coopération internationale dans le recouvrement d’avoirs ». Même si 144 pays l’ont signée à ce jour, force est de constater que cette coopération judiciaire traîne les pieds et que les résultats sont très en deçà des attentes. En effet, sur les 20 à 40 milliards de dollars qui sont détournés chaque année dans les pays en développement, seuls 5 milliards ont été restitués ces 16 dernières années. En Afrique, le bilan des procédures de restitution de biens ayant abouti est pathétique. Ainsi, le gouvernement malien n’a pu récupérer que 2, 4 millions de dollars sur 2 milliards; l’État nigérian, un peu moins d’un milliard de dollars sur 5 milliards; l’Angola, 21 millions (sur 4, 2 milliards), etc. En somme, une goutte d’eau dans l’océan des avoirs détournés!
Comme on peut le constater, la bataille contre la corruption et le recouvrement des avoirs volés s’annonce difficile et longue. Car au-delà des différences entre les systèmes judiciaires d’un pays à l’autre, de la lenteur des procédures et de la nécessité de produire des preuves que les biens ont été mal acquis, il reste que la corruption reste un fléau en Afrique. Sa persistance (31 pays africains sur 47 ont obtenu une note inférieure à 3 [sur une échelle de 10] selon l’indice 2009 de perception de la corruption de Transparency International) traduit l’absence de progrès significatifs quant au sens des responsabilités des personnes au pouvoir.



























