Quelle voie emprunter pour le développement? Telle est la grande question que se posaient les pays africains au lendemain de leurs indépendances. Fallait-il poursuivre le chemin en laissant en place le « modèle de développement » légué par le colonisateur ou liquider cet héritage en faisant la révolution ? Disons pour simplifier les choses qu’il s’agissait de choisir entre le capitalisme et le socialisme.
La plupart des pays choisirent de marcher sur les traces laissées par les anciens colonisateurs capitalistes, en maintenant les structures déjà établies. Ainsi, les cultures de rente restaient la priorité, au détriment des cultures vivrières. Les ressources naturelles continuaient d’être exportées sans la moindre transformation. Le système éducatif privilégiait l’enseignement général et formait surtout la main-d'oeuvre pour l’administration, « la principale industrie des pays d’outre-mer ». Souvent inféodés aux anciennes puissances coloniales, les nouveaux maîtres n’avaient pas de marge de manoeuvre propre. Ne comprenant pas que l’heure était à l’austérité et aux sacrifices, plusieurs d’entre eux se préoccupaient surtout de leurs comptes en banque en Suisse et de leurs villas sur la Côte d’Azur. D’où ce constat impitoyable de l’agronome français René Dumont : « L’Afrique noire est mal partie ».
À l’opposé, certains pays s’engagèrent dans la voie socialiste : marxisme-léninisme au Bénin sous Mathieu Kérékou ponctué par de vastes programmes de développement économique et social ; socialisme « bantou » ou scientifique au Congo Brazza sous Alphonse Massamba-Débat ou Marien Ngouabi avec une politique économique privilégiant les sociétés d’État en matière d’équipement et la centralisation de l’administration; socialisation progressive de l’économie au Mali sous Modibo Keita avec la création de la Société malienne d’importation et d’exportation (SOMIEX) ayant le monopole de l’exportation des produits maliens et de l’importation des produits manufacturés et des biens alimentaires (sucre, thé, lait en poudre…) ; révolution de Thomas Sankara au Burkina Faso marquée par des réformes majeures pour combattre la corruption, améliorer l'éducation, l'agriculture, le statut des femmes (réintégration des femmes dans la société à l'égal des hommes) et affaiblir le pouvoir des chefs de tribus.
Sans renier le modèle capitaliste et à mille lieues du socialisme, la zaïrianisation (au Congo-Kinshasa) mérite d’être signalée. C’est une révolution à la fois nationaliste et culturelle appelée le recours à l’authenticité qui est en fait une série de mesures pour se détacher de tout ce qui peut rappeler l'Occident et sa domination. Le pays est renommé « République du Zaïre ». Le général Joseph Mobutu devint Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Zabanga, et oblige tous ses concitoyens à adopter des noms africains (suppression des prénoms chrétiens et occidentaux). L’« abacost » (interdiction du port du costume et de la cravate, au profit d'un veston d'homme, lui-même appelé « ’ abacost»’) est promulgué. De nombreuses villes sont rebaptisées. Les monuments coloniaux sont retirés. Économiquement, une nouvelle monnaie — le zaïre — remplace le franc congolais. De plus, on assiste à la nationalisation progressive des biens commerciaux et des propriétés foncières qui appartenaient à des ressortissants ou groupes financiers étrangers.
Comme on peut le voir, l’Afrique a été un véritable laboratoire. Force est cependant de constater qu’aucune de ces expériences n’a permis à l’Afrique de progresser véritablement. Tous ces pays indépendants, capitalistes ou socialistes, ont instauré, à un moment ou à un autre, le parti unique et aboli le multipartisme. Ils ont tous connu des situations économiques souvent désastreuses et sont passés sous les fourches caudines des programmes d’ajustement structurel. Difficile de le nier, le continent est à la traîne après des décennies d’indépendance. Qui faut-il blâmer? Certains pointent du doigt les modèles de développement importés, qui ne seraient pas adaptés aux réalités africaines. Quelques pays ont expérimenté d’ailleurs les deux modèles sans succès. D’autres expliquent cet échec par les facteurs internes (mauvaise gouvernance, mentalités, dictatures) et/ou par des facteurs externes (économie extravertie, aide publique occidentale, institutions financières internationales, etc.).
Il y a une part de vérité dans chacune de ces explications. Ce qui montre bien à quel point le développement est un problème complexe. On ne peut donc le réduire à quelques variables simples, comme ont eu tendance à le faire certaines théories du développement. Ainsi, la théorie de la modernisation définit le développement comme le passage de la société traditionnelle à la société moderne et relève que le problème, c’est la mentalité traditionnelle, les coutumes qui résistent à la pénétration de la technologie et de l’innovation. De son côté, la théorie de la dépendance estime que le développement est un processus de libération nationale (contre l’impérialisme) et sociale (contre les classes dominantes internes). Enfin, la théorie de l’identité culturelle soutient que chaque peuple devrait inventer son propre modèle, conforme à son identité culturelle, son histoire et sa mémoire.
Tous ces modèles de développement ont créé une certaine confusion en Afrique où après des décennies de tâtonnements, d’essais-erreurs, on ne sait plus où on en est. D’où l’urgence aujourd’hui pour la plupart des pays africains de repenser leur approche du développement. Ils doivent définir eux-mêmes leurs propres projets, objectifs et priorités. Que veulent-ils et où vont-ils ? Une chose est sûre : ce développement doit être basé sur les besoins et intérêts des Africains. De plus, ceux-ci doivent en être les principaux acteurs. Et c’est là que réside tout le problème. Combien d’Africains ont jusqu’ici compris qu’au-delà des modèles de développement et des idéologies, ce dont leurs pays ont le plus besoin, c’est de leur patriotisme, de leur sens du sacrifice, de leurs capacités à mettre les intérêts nationaux au-dessus de tout ?


























