Rien de grand ne s’est fait sans passion, a-t-on dit. Il en a fallu une bonne dose au désormais ex-dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi, pour initier au milieu des années 80, son projet de Grande Rivière artificielle, considéré à l’époque comme la plus grande entreprise de génie civil du monde, voire, par les Libyens, comme la « 8e merveille du monde ». Songez un peu : acheminer vers les côtes libyennes 6 millions de m3 d’eau par jour, provenant de nappes aquifères du désert, vieilles de plusieurs millions d’années, à travers des tronçons de canalisations larges de 4 mètres et pesant chacune 73 tonnes, sur une distance de 3500 km! Tel est le pari fou réussi par l’ex-Guide libyen. Coût initial estimé du projet : 25 à 30 milliards de dollars.
C’est en marge des explorations pétrolières des années 50 que l’on découvrit d’immenses quantités d’eau emprisonnées depuis le néolithique saharien dans 4 grands bassins sédimentaires, deux à l’est du pays (Sarir et Kufra) et deux à l’Ouest (Murzurq et Hamadah), totalisant des réserves de 120 000 milliards de m3. Ces réserves d’or bleu constituent, à côté de l’or noir, une véritable manne pour ce pays recouvert à 90% par un désert aride.
Entre le dessalement de l’eau de mer qui coûte très cher et dépendant de la technologie étrangère, et le pompage de l’eau des nappes, il ne fallut pas longtemps à l’ancien dirigeant de la Jamahiriya pour choisir : les Libyens vont pomper l’eau située entre 500 et 800 mètres de profondeur comme ils pompent le pétrole et ce, grâce aux pétrodollars. Et, en lieu et place de déplacer des populations, quelque peu réticentes, des côtes vers les nappes aquifères, on décida de leur acheminer l’eau grâce à des canalisations.
Le projet de la Grande Rivière Artificielle a été décliné en plusieurs phases sur une période 25 ans (1985 à 2010) ; les deux premières phases du programme ont été confiées au sud-coréen Dong Ah. Le 28 août 1991, l’eau arrivait à Benghazi. En 1997, les canalisations relièrent Tripoli. La troisième phase, à laquelle participèrent des entreprises comme la canadienne SNC-Lavallin, allait permettre le raccordement entre la cyrénaïque et la tripolitaine.
Ce projet a toutefois connu de fortes oppositions voire des suspicions. Les opposants mentionnèrent les répercussions environnementales. L’eau pompée ferait en effet place à la très corrosive eau de mer. De plus, disait-on, on ne devrait pas utiliser une ressource non renouvelable. À ces arguments, les Libyens rétorquèrent que d’autres pays extraient de l’eau sans qu’il y ait un tollé. En effet, alors qu’ils ont plus de moyens que les Libyens, les États-Unis pompent l’eau en Californie. L’Égypte aussi le fait. Alors pourquoi pas les Libyens ? Omar Salem, directeur général de l’Autorité générale des eaux de Libye, se fit l'écho des revendications libyennes : « Si nous n’avions pas trouvé une solution au manque d’eau, dit-il, notre avenir aurait été sombre… Nous avons méchamment besoin de cette eau ».
Par ailleurs, un tel projet initié par la Libye considérée comme un « État voyou » par les Américains fit l’objet de méfiances. On avança que les canalisations pouvaient servir à l’acheminement de troupes, servir au dépôt d’armements chimiques, etc. On parla ainsi de « L’inquiétant canal de Kadhafi » (Voir VSD du 9-15 janvier 2003). Mais ces inquiétudes, heureusement, firent balayées du revers de la main par des experts des Nations Unies qui participèrent au projet. Cela n’empêcha pourtant pas le bombardement par l’OTAN, le 22 juillet dernier d’installations liées au projet de la Grande Rivière, tuant 6 gardes de sécurité.
Le projet a même été sérieusement compromis par les sanctions commerciales imposées par le gouvernement américain en 1986. Ainsi les concepteurs du projet qui faisaient partie d’une société appartenant à Halliburton dont le PDG était Dick Cheney, se lancèrent dans des dessous-de-table qui gonflèrent le coût initial.
Mais la grande satisfaction apportée par ce projet, c’est qu’en plus d’apporter l’eau, elle a permis à la Libye d’être un pays phare en matière d’hydrologie, la rendant même capable de vendre son expertise à d’autres pays. C’est que l’ex-dirigeant libyen voulait réduire, avec ce projet crucial, la dépendance technologique vis-à-vis de l’extérieur. Ainsi une génération d’ingénieurs et d’hydrologues compétents firent formés. Si la conception technique et opérationnelle était au départ le fait d’étrangers, 70% des personnes impliquées par la suite dans le projet, avant la mort de Kadhafi, étaient libyens.
Autre note de satisfaction, le projet a contribué à la renaissance de l’agriculture permettant à la Libye de faire des pas énormes dans l’autosuffisance alimentaire. Ainsi 750 000 hectares de terres ont été irrigués. L’État a subventionné une nouvelle classe de gestionnaires agricoles en autorisant chaque Libyen, avec seulement 1000 dollars, à être propriétaire d’une ferme. Un tel développement du secteur agricole participait de la diversification de l’offre d’emplois dominée par le secteur énergétique.
C’est ce grand projet national dont Adam Kuwairi, qui fait partie de l’équipe dirigeante, disait qu’il « est un plus ajouté à notre indépendance » qui risque d’être compromis si les dirigeants du CNT (Conseil national de transition) laissent s’amenuiser le souffle qui en était à l'origine.
























