L’opposition blanche les a affublés de tous les noms : Fat Cats, Gucci Revolutionaries, etc. Ces Noirs d’Afrique du sud, surnommés « Black Diamonds » par les économistes de l’université du Cap, ont réussi dans les affaires et acquis une notoriété financière. Pour le mieux ? Rien n’est moins sûr, mais ils disent prendre une revanche sur la vie.
Ceux qui s’affichent comme membres d’une bourgeoisie décomplexée sont de tous les excès. Dix-huit ans après la chute de l’Apartheid, le revenu moyen des Noirs est toujours aussi inférieur (8 fois) à celui des Blancs et près de 45% de la population vit avec moins de 2 $US par jour. Cantonnés lors de la ségrégation raciale dans des emplois non qualifiés, mal instruits et pratiquement exclus de l’environnement des affaires, les Noirs ont bondi sur les nouvelles avenues qui se sont ouvertes à eux. Et ils sont de toutes les destinations, celle de l’industrie minière tout particulièrement. En somme, un « Black Diamond » est un membre de la nouvelle classe moyenne noire, bien éduqué, actif et aisé.
Plusieurs reportages ont été consacrés à ces nouveaux riches de la communauté noire sud-africaine et certains assument avec désinvolture leur situation. Le journaliste français Alexandre Duyck a effectué un voyage au pays de Nelson Mandela il y a deux ans et en a ramené des témoignages intéressants. Il parle particulièrement d’un certain Sakhumzi L. Maqubela qui lui dit des choses intéressantes et nous éclaire sur l’état d’esprit des membres de ce club de millionnaires. « Propriétaire d’un restaurant ayant pignon sur rue à Soweto, Maqubela reçoit la crème des riches Noirs. Comme lui, ils ont été enfants sous l’apartheid et une fois la majorité noire au pouvoir, quelques-uns ont pu faire de brillantes études de droit ou de commerce. Ils sont alors devenus traders, publicitaires, designers, producteurs ou hauts responsables de l’administration. Tous gagnent beaucoup d’argent et la plupart d’entre eux entendent le faire savoir. Les hommes portent de beaux costumes sombres, des jeans de marque, des souliers de cuir très pointus et ont les cheveux ras. Les femmes ont les yeux dissimulés derrière des lunettes de soleil Gucci ou Chanel et les cheveux lisses. Tous tripotent à longueur de temps leurs iPhone et Blackberry. »
Nkhensani Nkaosi, patronne de la maison de couture StonedCherry, explique au Français : « L’automobile, les vêtements et le logement sont les signes extérieurs de richesse sans lesquels on n’est rien à Johannesburg ». Et plusieurs vont d’ailleurs jusqu’à s’endetter pour assumer ce train de vie car ils ne sont pas si bien lotis que cela. Une étude de l’Université du Cap publiée en 2010 démontre qu’une large majorité de ces 3,5 millions de « nantis », dont environ 100 000 vrais millionnaires, ont des revenus mensuels qui tournent autour des 1 500 $US et doivent donc compenser pour leurs « extras ». Il faudrait cependant relativiser ce phénomène de l’endettement puisqu’il reflète simplement un comportement courant. Dans le cas de la communauté noire, il est cependant significatif en raison généralement d’une absence de capital de départ, d’épargne ou encore d’héritage.
Une autre journaliste française, Sabine Cessou, a également été témoin de ce qu’elle a appelé l’éclat fugace des « diamants noirs », doucement moqués sous le vocable de " zekoni ", version africanisée de zircon, le nom donné aux faux diamants. Mais pour des citoyens autrefois ségrégés, obligés d’aller pieds nus à l’école, cantonnés dans des réduits servant d’habitation dans des familles nombreuses, cette revanche sur la vie semble légitime. Il suffit simplement d’entendre l’un de ces « diamants noirs » lâcher dans un soupir : « Nous venons de si loin… ».
Toutefois, l’un des contre-exemples de ces exubérants millionnaires est Patrice Motsepe. Âgé de 50 ans, c’est le Noir sud-africain le plus riche. Cet ancien avocat en droit minier pèse 2,7 milliards $US et est le 442ème homme le plus riche de la planète selon le dernier classement Forbes. Après avoir vu le jour dans le township de Soweto, celui qu’on surnomme « Lord of the mines » a débuté sa carrière en tant qu’avocat à Johannesburg, avant d’acquérir des mines d’or pour en faire des sites de production rentables et cotés en Bourse sous l’étiquette African Rainbow Minerals. Malgré sa fortune immense, il mène toujours un train de vie modeste, habite toujours la même maison dans le quartier populaire de Bryanston à Johannesburg, ne possède ni yacht ni avion privé. Sa grande passion est une équipe de football, les Mamelodi Sundowns de Johannesburg.
Malheureusement, revanche sur la vie ou pas, la naissance du concept de « Black Diamonds » réintroduit dans le contexte sud-africain le concept de race et la cohorte de préjugés qui y sont associés. La sociologue Sylvie Chevalier explique que le portrait du « Black Diamond », élaboré autour d’un « socio-style », auquel est assorti tout un ensemble de caractéristiques de « mœurs », ressort de la fantasmagorie et masquerait les véritables enjeux sociaux et politiques : c’est-à-dire, la persistance de la stigmatisation raciale et celle d’un modèle de référence des pratiques, basé sur celles de la minorité blanche. Cela veut dire que surconsommation, endettement ou pas, l’émergence, bien réelle, d’une nouvelle classe moyenne en Afrique du Sud devrait sortir du cadre racial et les excès des riches tout court n’ont, heureusement, pas de couleur.


























