Dix-huit ans après le premier scrutin démocratique multiracial qu’a connu l’Afrique du Sud, des améliorations notables ont été apportées à l'éducation, à la santé, au logement et bien d’autres services sociaux. Mais en raison de la libéralisation économique et des multiples compressions budgétaires, les écarts de revenus restent chroniques et l’amélioration des conditions de vie des pauvres est de plus en plus hypothéquée.
Dans sa dernière enquête trimestrielle sur la population active du pays, le Service national de statistiques (Stats South Africa) indique que le taux de chômage en Afrique du Sud est remonté à 25,2% de la population active au premier trimestre 2012, contre 23,9% dernier trimestre 2011. En chiffres bruts, le pays comptait 4,53 millions de chômeurs, en hausse de 6,6% sur le trimestre précédent et de 3,7% en un an, a précisé l’organisme public.
Ainsi, pour résorber le chômage massif des populations - majoritairement noires - un rapport de l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) indiquait que Pretoria aurait besoin d’un taux de croissance soutenue de 5% sur une décennie. Cette précision sur la « couleur » du chômage mérite d’être relevée parce qu’elle découle directement de l’héritage de l’odieuse politique d’Apartheid. Les analystes de l’organisme expliquent à cet effet que le taux de chômage officiel des Noirs (28,6 %) est beaucoup plus élevé que celui des Blancs (4,9 %) en raison principalement d’un accès plus difficile à l’éducation et son cantonnement dans des lieux de vie éloignés des centres économiques.
La responsabilité des gouvernements
Bien que les problèmes du passé expliquent une certaine prévalence de la pauvreté et des inégalités, ces dernières découlent également de dysfonctionnements bien actuels. Et aux détracteurs de l’actuel gouvernement de l’ANC de pointer un conservatisme économique imposé par les autorités et les brigades financières mondiales. On pense notamment au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale qui, avec le relais de certaines multinationales, ont poussé Pretoria à élaborer des plans de privatisation massifs.
Résultat des courses, le démantèlement du Programme de reconstruction et de développement (PRD), mis en place par Nelson Mandela. Cet outil englobait non seulement des volets visant à remédier aux inégalités, mais aussi « des mesures de réforme institutionnelle ainsi que des programmes éducatifs et culturels », des activités rémunératrices et la mise en valeur des ressources humaines. Pour Nelson Mandela, cette démarche était « un processus global de transformation totale de la société visant à améliorer les conditions de vie de l'ensemble de la population ».
Une chronique de l’ONU explique qu’en juin 1996, l'année où le bureau du PRD a été démantelé, « le gouvernement a adopté une nouvelle politique macroéconomique : la "stratégie de croissance, d'emploi et de redistribution" (GEAR, en anglais). L'objectif de GEAR consistait principalement à instaurer une "économie concurrentielle à croissance rapide", en adoptant une stricte discipline fiscale et monétaire, en augmentant considérablement les investissements étrangers et nationaux, en ouvrant davantage l'économie à la concurrence internationale et en redéfinissant les dépenses publiques prioritaires. Une approche, approuvée naturellement par les institutions financières internationales de Washington, qui a eu des effets pervers en laissant sur la route de nombreux travailleurs, victimes des restructurations des entreprises au motif de « dégraissage nécessaire des structures ».
Les limites de la croissance économique
Et même si, près de décennies plus tard, la République sud-africaine a affiché d’excellentes performances économiques, ces dernières « sont dans une large mesure invalidées par le très haut niveau d'inégalités », a déclaré la Banque mondiale dans un rapport publié le mois dernier. Il y est précisé que « le coefficient Gini, mesure reconnue à l'échelle internationale pour jauger les inégalités de revenu, s'élève à 0,70 en 2008, ce qui est le niveau le plus élevé au monde, montrant que les inégalités se sont aggravées depuis la chute de l'apartheid ». En Afrique du Sud, 10% les mieux lotis de la population amassent 58% du revenu alors que les 10% les moins favorisés représentent seulement 0,5% de ce revenu, et les 50% inférieurs représentent moins de 8% du total, indique ce rapport.
Ce dernier conclut que deux facteurs sont responsables de cette situation : l’incapacité de l’économie à générer suffisamment d’emplois et les schémas de répartition industrielle hérités de l’Apartheid. L’African national congress (ANC), parti au pouvoir, a réuni au mois de juin dernier 3500 de ses délégués pour, dit-on, « achever la transformation du pays, dix-huit ans après la fin de l’apartheid, mais aussi tenter de résoudre les questions épineuses de la redistribution des terres et des profits miniers ».
Après la transition politique, la redistribution de la richesse et la création d’emplois sont aujourd’hui des défis tout aussi cruciaux à relever pour la jeune République africaine, nation émergente. Une transmutation essentielle car, comme le disent plusieurs fédérations de syndicats et des organismes non gouvernementaux, « elle assurerait les perspectives de stabilité de l'Afrique du Sud en solidifiant la cohésion sociale et en assurant la consolidation de la démocratie face aux aléas de la mondialisation ».


























