La Chinafrique: La riposte américaine

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Chinafrique«Les Chinois n’achètent rien chez nous qui ne soit pas “sous le sol“, ils ne  viennent que pour vendre leurs produits ». Voilà ce que déclarait un cordonnier sénégalais du village de Ngaye Méhké au quotidien Le Monde cette semaine. L’artisan s’offusquait que les Chinois inondent le marché des Dallu Ngaay, ces chaussures typiques  en cuir, par des imitations de piètre qualité en plastique, et ce, pour le cinquième du prix.

Or, à peu près au même moment à Dakar, la capitale du Sénégal, Hillary Clinton, la secrétaire d’État américaine, reprenait un discours similaire, mais en termes plus savants. «  Les investissements chinois en Afrique ne visent qu’à profiter des ressources naturelles et les entreprises chinoises négligent la protection de l’environnement et le développement local ». Madame Clinton en rajoutait même en déclarant : « les États-Unis, eux, souhaitent un partenariat qui ajoute de la valeur plutôt qu’un partenariat qui la soustrait », faisant allusion aux entreprises chinoises qui se contenteraient d’extraire, selon elle, les ressources du sol sans contrepartie pour les populations locales.

Hillary Clinton lançait ainsi une offensive diplomatique en terre africaine qui a duré plus de onze jours.  La secrétaire d’État était accompagnée  par une pléiade d’hommes et de femmes d’affaires dont, notamment, les présidents de Boeing, Walmart, FedEx, General Electric, etc.   Tout le gratin de Wall Street, quoi. C’est que les États-Unis n’ont pas l’intention de laisser l’Afrique glisser dans le camp chinois sans réagir.

Il est bon de rappeler que si les Chinois font leurs marques actuellement en Afrique, les Américains ne sont pas en reste. Selon le New York Times, plus de 600 entreprises du royaume de l’Oncle Sam ont déjà investi dans la seule Afrique du Sud.

Plus tôt cette année, Walmart se portait acquéreur de MassMart, le numéro un de la grande surface dans ce pays. GE, pour sa part, annonçait un investissement de plus de 10 milliards de dollars dans des centrales électriques au Nigeria. Le message de Madame Clinton, et de son TEAM USA, est clair : « America is ready to invest in Africa » et les Chinois devront en prendre acte.

AGOA

Interrogé quant à l’intérêt récent que semble démontrer l’Oncle Sam envers l’Afrique, Christian Deblock, professeur spécialisé dans l’intégration économique  et les régionalismes économiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), rétorque que cet intérêt est moins soudain qu’il n’y paraît à première vue.

« En fait,  c’est le mari de Madame Clinton, Bill, qui a mis en place, à la fin des années 90, l’African Growth  and Opportunity Act (AGOA), un programme qui favorisait l’investissement en Afrique et qui assurait une présence américaine sur le continent », rappelle celui qui dirige également le Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation (CIEM) de l’UQAM.

Djibril Diop, chercheur associé au Centre d’études sur les relations internationales de l’Université de Montréal, fait remarquer pour sa part que c’est le même Bill Clinton qui avait initié le concept de « Trade not aid ». M. Diop souligne que l’intérêt pour l’Afrique s’est maintenu sous le régime Bush de 2000 à 2008. « En effet, plusieurs observateurs attribuent au président Bush un bilan largement positif pour ce qui concerne l’Afrique ».

M. Diop étaie sa thèse en mentionnant diverses politiques adoptées par le président texan : l’annulation de la dette bilatérale de 14 États admis à l’initiative  PPTE( Pays Pauvres Très Endettés) ; la réduction de la dette publique multilatérale de 40 G$ ;  le Millenium Challenge Account (MCA) dont la moitié du budget visait prioritairement l’Afrique ; l’Initiative en faveur de l’Éducation en Afrique ; et finalement, le President’s Emergency Plan for AIDS Relief (PEPFAR) qui a permis de soigner 25 millions d’Africains atteints de cette maladie.

Le professeur Deblock reconnaît cependant qu’il y a peut-être eu un relâchement de quelques années. « La guerre en Irak a détourné l’attention », explique-t-il. Cependant, le regain d’intérêt pour les ressources naturelles et, surtout, l’arrivée des Chinois sur le continent ont ravivé l’intérêt américain.

Aujourd’hui, les Américains effectuent un retour sur le continent. Lors de son dernier voyage en Afrique, en 2008, Georges W. Bush déclarait devant les membres du Corporate Council on Africa que : « les Américains sont convaincus de l’immense potentiel de l’Afrique ».

En fait, les échanges entre les États-Unis, qui atteignaient à peine 17 G$ en 1998, totalisaient en 2008 plus de 120 G$. Toute une hausse.  De plus, Walter Kansteiner, secrétaire d’État adjoint sous le même Georges W. Bush, estimait que les investissements directs étrangers américains en Afrique affichaient un taux de rendement moyen de … 31 %. De quoi faire saliver plus d’une entreprise occidentale.

LA CONCURRENCE CHINOISE

Ces rendements faramineux suscitent cependant bien des convoitises chez les concurrents étrangers. Les Chinois en premier lieu. L’empire du Milieu a ravi d’ailleurs à l’Oncle Sam le titre de premier partenaire de l’Afrique.

Le professeur Deblock met cependant en garde les Africains : « Les projets chinois sont souvent de piètre qualité. Pour utiliser une expression québécoise, je dirais que c’est  de la vraie ‘scrap’ »,commente-t-il.

L’exemple récent de la construction d’une autoroute entre Yaoundé et Douala, les deux principales villes camerounaises, a d’ailleurs soulevé une polémique en juillet dernier. Les Chinois ont obtenu le contrat au grand dam des firmes occidentales. L’Union européenne a même cru bon de faire connaître sa colère par l’entremise d’un communiqué de presse qui

faisait mention, notamment, d’une étude de faisabilité d’une durée de 12 mois alors que les normes auraient exigé, selon l’Union, une étude d’au moins 24 mois. L’indignation européenne semble fournir de l’eau au moulin des adeptes du scepticisme témoigné par M. Deblock envers les succès chinois.

Le professeur s’indigne de plus que les succès de la Chinafrique anéantissent les progrès, quoique maigres, réalisés par l’Occident depuis quelques décennies sur les conditions imposées à l’Afrique dans le cadre des négociations commerciales. « On dit que les Chinois n’imposent pas de conditions, en matière de respect des libertés civiles ou de gouvernance notamment, mais c’est archifaux. Les Africains qui commercent avec eux doivent s’engager dans le cadre des négociations à l’OMC ou à l’ONU à reconnaître que la Chine est une économie de marché (ce qui a l’heur de déplaire aux Occidentaux) ou encore prendre position contre Taïwan. « Les Africains vendent leur âme pour un plat de lentilles », s’offusque l’universitaire.

Certains observateurs rejettent les craintes des ‘sino-sceptiques’. Thomas L. Friedman, le célèbre chroniqueur du New York Times  et auteur du best-seller « The World is Flat » met, quant à lui, l’accent sur le soft power dont l’Amérique jouit. Il fait remarquer que chaque McDonald’s construit en Afrique renforce l’image des États-Unis et crée un capital de sympathie pour la nation de l’Oncle de Sam et d’Hollywood. Selon lui, les Chinois ne peuvent pas compter sur cet atout.

Les tenants de cette thèse considèrent, par exemple, que chaque aéroport de construction chinoise en Afrique, crée une demande pour les avions de Boeing (États-Unis), Airbus(Europe), Bombarbier (Canada) ou Embraer (pays émergents). Tous y gagneraient donc, Américains, Européens, Canadiens et pays émergents.

Le professeur Deblock s’inscrit en faux contre cette vision des choses qu’il considère comme naïve. Selon lui, les Chinois ne se contenteront pas de satisfaire leurs ambitions  de prospérité et de puissance économique sans empiéter sur les plates-bandes des États-Unis et de l’Occident.

D’autres observateurs, comme Loretta Napoleoni, auteure de Maonomics : Why Chinese Communists Make Better Capitalists Than We Do,  considèrent toutefois que cette crainte de la Chinafrique relève plutôt de la frustration américaine de voir leur modèle d’économie de marché concurrencé par le « socialisme de marché » à la sauce chinoise. « La fin de la Guerre froide devait être l’illustration que l’économie de marché à l’occidentale l’avait emporté sur le communisme. Or on assiste, au contraire,  au début de la désintégration de l’économie de marché et de la victoire du socialisme de marché ». Selon l’auteure italienne, nous assistons à un basculement de l’ordre mondial de l’Ouest vers l’Est. Et l’Afrique serait peut-être à l’avant-garde de ce mouvement.

Mais une chose est sûre. C’est que l’Afrique, si elle joue bien ses cartes, saura probablement faire monter les enchères pour ses ressources si convoitées et y tirer son épingle du jeu.

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