Les richesses pétrolières, forestières, gazières et minières de l’Afrique sont immenses. Or, ces richesses, au lieu d’être une source de progrès social, ne profitent qu’aux sociétés multinationales occidentales qui les exploitent et aux dirigeants des pays africains complices de cette exploitation. Conséquence de cet état de choses : les populations africaines vivent dans la pauvreté. Que faire pour que cette situation change et que les ressources naturelles servent véritablement au développement de l’Afrique? C’était l’un des thèmes forts de la Conférence internationale de Yaoundé, organisée en mai dernier par le Cameroun, pour faire le bilan des 50 ans d’indépendance de 17 pays africains.
La bonne gouvernance et la transparence dans la gestion des ressources minières et naturelles ont été proposées comme principal remède à ce problème. C’est sans doute une solution au détournement des richesses et des revenus, mais au-delà de la mauvaise gouvernance, le vrai problème des ressources naturelles réside dans le fait que l’Afrique les exporte encore et toujours sans leur donner une valeur ajoutée. Ainsi, un pays comme la Côte d’Ivoire, qui est le premier producteur mondial de cacao, importe les tablettes de chocolat ainsi que les produits dérivés. De même, le Nigeria, premier producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne, importe plus de la moitié de son essence. Pourquoi donc 50 ans après les indépendances, l’Afrique est-elle absente du secteur stratégique et très lucratif de la transformation des ressources naturelles? En d’autres termes, pourquoi l’Afrique peine-t-elle à s’industrialiser? Cette question nous semble essentielle.
Au lendemain des indépendances pourtant, l’industrialisation était perçue comme la priorité des priorités sur le plan économique, car c’est le chemin qu’avait emprunté l’Occident pour son développement et les nouveaux pays indépendants voulaient imiter ce modèle industriel. On assista alors à la mise en place des industries de substitution aux importations, qui allaient favoriser un développement autocentré. Un demi-siècle plus tard, le développement industriel reste peu perceptible en Afrique. Dans de nombreux pays, le tissu industriel est encore embryonnaire ou inexistant. Plus grave : il y a eu un recul de l’industrialisation, selon Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie 2001, qui soutient que l’Afrique compte aujourd’hui moins d’industries qu’il y a 40 ans. Rien de surprenant donc qu’une étude publiée en 2006 montre que durant les quinze dernières années, la part de l’Afrique dans la production industrielle mondiale a stagné autour d’un pour cent. Actuellement, les produits manufacturés ne représentent que 19 % du total des exportations des pays africains tandis que les importations d’articles manufacturés représentent 70 % du total. Avec une telle faiblesse de production, cette industrie, peu performante, est incapable d’exploiter les opportunités offertes par les marchés des pays industrialisés (Accords de partenariat économique de Cotonou entre l’Union européenne et les pays ACP [Afrique, Caraïbes, Pacifique], Loi américaine sur la croissance et les possibilités en Afrique [AGOA], etc.).
À l’origine de cette faible industrialisation, plusieurs obstacles, qui sont aujourd’hui bien identifiés : infrastructures de base (routes, télécommunications, énergie) déficientes, main-d’œuvre insuffisamment qualifiée, faible articulation d’une industrie par rapport aux besoins des populations, faible diversification, secteur entreprenarial privé peu structuré, absence d’intégration régionale effective, environnement juridique et réglementaire peu rassurant, moyens financiers et technologiques limités, coûts élevés des affaires, politiques étouffant l’esprit d’entreprise, inadaptation des circuits financiers aux échanges internes ou régionaux, etc.
Malgré ces problèmes qui sont réels, l’Afrique n’a pas d’autre choix que de poursuivre l’industrialisation, car les pays émergents sont justement ceux qui se sont engagés fermement dans cette voie. L’industrialisation reste donc incontournable pour plusieurs raisons. D’abord, l’industrie crée des emplois, accroît les revenus et augmente la valeur des produits agricoles. Ensuite, elle favorise le progrès technologique et produit des recettes qui permettent aux gouvernements de réduire et d’éliminer la pauvreté. Enfin, l’industrialisation aidera l’Afrique à augmenter sa part de la production et du commerce mondiaux et à être plus présente dans l’économie mondiale. Cette intégration elle-même poussera le continent à s’industrialiser, car les pays africains ont besoin de prendre pied plus solidement sur les marchés mondiaux pour que leurs industries soient compétitives.
Néanmoins, pour que ce décollage industriel puisse se produire, certaines conditions doivent être remplies. En premier lieu, il est impératif que l’Afrique investisse massivement dans les infrastructures pour favoriser une intégration régionale effective. La taille d’un grand marché régional est en effet décisive pour réaliser un robuste potentiel de croissance économique dans le long terme, constituant un facteur clé parmi les incitations majeures à l’entrée du capital étranger. L’intégration plus poussée des marchés régionaux sur le continent pourra également stimuler le développement industriel en facilitant les économies d’échelle. Deuxièmement, il faut créer un climat des affaires véritablement incitatif, lisible et prévisible. Troisièmement, il faut améliorer les systèmes financiers de proximité de façon à ce que chaque catégorie d’entrepreneur privé puisse s’adresse à une institution financière adaptée à ses besoins de croissance ou de diversification. Quatrièmement, il faudrait orienter les secteurs miniers et pétroliers vers la transformation de leurs matières premières sur place de sorte que la valeur ajoutée se réalise dans les économies africaines et non plus chez les riches.
La tâche ne sera cependant pas facile, car il ne s’agit plus seulement de produire, mais d’être compétitif pour espérer tirer profit des marchés de plus en plus ouverts et concurrentiels à l’heure de la mondialisation. Or, l’Afrique a perdu trop de temps et se trouve moins bien préparée que les autres régions. Mais tout n’est pas perdu. Dans un contexte de développement humain et durable, marqué par l’attrait des consommateurs des marchés développés pour le commerce équitable, les produits bio et les produits culturels, l’Afrique, si elle augmente ses capacités productives et sa production manufacturière, peut « prendre sa place sur des créneaux nouveaux, liés en particulier aux nouvelles technologies, aux industries culturelles, au tourisme, à l’artisanat, où le label Afrique a un avantage compétitif », comme le soutenait, lors d’une conférence publique à Dakar, Alain Nickels, le représentant de l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI).


























