Jean-Louis Roy - Ayant en face d’elle de puissants regroupements régionaux, l’Afrique n’a pas d’autre choix que de se présenter unie à la table de négociations internationales pour défendre ses intérêts. À l’heure où elle est de plus en plus courtisée pour ses abondantes ressources, quelles sont ses capacités réelles de négociations?
Invité à Montréal par le Groupe Afrique Expansion en 2009 pour le Forum Africa, Alpha Oumar Konaré, ancien Président du Mali et ancien Président de la Commission de l’Union africaine a fait porter ses interventions publiques sur le besoin d’unité du continent, sur la nécessité de créer les États-Unis d’Afrique. Il y voyait un préalable au développement du continent et à une normalisation de sa place sur la scène internationale.
Certains y ont vu une reprise du vieux rêve panafricaniste qui a fasciné les esprits au lendemain des indépendances, un vieux rêve qui ne s’est pas réalisé, mais qui a néanmoins produit quelques résultats : l’Organisation de l’Unité africaine, devenue en 2002 l’Union africaine, un nombre non négligeable de rassemblements professionnels et de la société civile et quelques institutions continentales récentes dont la Cour de Justice et le Parlement africains.
D’autres ont vu dans ce projet des États-Unis d’Afrique la chance d’une vraie sortie de la période néocoloniale, tant la division territoriale du continent, telle que scellée par les anciens maîtres européens, constituait alors et constitue toujours le levier d’une politique de contrôle servant d’abord leurs intérêts. Cette sortie de la période néocoloniale n’exprime qu’une partie de la tâche urgente sollicitant aujourd’hui le leadership africain pris dans sa totalité : culturel et intellectuel, économique, social et politique.
Les grands ensembles régionaux
L’autre partie concerne l’ajustement du continent aux impératifs de la mondialisation. Le continent fait face à des interlocuteurs, anciens et nouveaux, se présentant à toutes les tables de négociations qui comptent, bilatérales ou multilatérales, comme des ensembles de grande taille fédérant les intérêts convergents et clairement identifiés d’un grand nombre. On pense notamment aux anciennes puissances coloniales européennes qui sont des petits pays à l’échelle de la planète : la France, la Belgique, le Portugal, l’Angleterre, les Pays-Bas… Seul leur regroupement dans l’Union européenne leur assure une présence et une capacité que chacun d’eux n’aurait pas séparément.
On pense aussi aux États-Unis d’Amérique dont la primauté dans les affaires du monde a tenu et tient toujours au fait de cette exceptionnelle conjugaison d’intérêts de régions aussi diverses que la Californie, le « Midwest » et la Nouvelle-Angleterre, constituées en zones monétaire et fiscale intégrées, en marché commercial commun et en levier pour la négociation internationale. On pense enfin à la Chine, à l’Inde, à l’Indonésie, au Brésil et à quelques autres interlocuteurs majeurs qui ont récemment substantiellement enrichi leurs relations avec le continent africain et dont la dimension démographique, culturelle, intellectuelle, commerciale, financière et économique les situe dans ce club restreint et puissant des grands ensembles qui apparemment sont et seront aux commandes de la géopolitique au XXIe siècle.
Chacun comprendra que la place de l’Afrique, son poids et son influence sur la scène internationale ne seront pas les mêmes si les 53 pays qui la composent se présentent isolément face à chacun de ces grands ensembles ou s’ils se présentent comme une entité politique disposant de positions communes et de stratégies convergentes. Dans le premier cas, les pays du continent, à quelques exceptions près, ne peuvent raisonnablement espérer obtenir de vrais investissements et la création d’un volume conséquent d’emplois décemment rémunérés, des ressources supplémentaires pour l’éducation, la recherche et l’innovation qui demeurent, dans le cas de l’Afrique, quasi invisibles sur le radar mondial. Dans le deuxième cas, les populations du continent peuvent espérer, aux termes d’âpres négociations, que soient enfin développés sur le continent les domaines qui portent la vraie croissance et le vrai développement auxquels s’ajoutent le pluralisme politique, une justice forte et indépendante et les libertés fondamentales, dont la liberté de parole et d’association… La formule d’Alpha Oumar Konaré n’est pas aussi illusoire qu’elle semble aux yeux de certains tant il apparaît que les intérêts du continent ne pourront pas autrement être pris en compte, défendus et finalement intégrés au système international.
L’Afrique comme fragment du monde
En vérité et stratégiquement, l’Afrique peut et doit occuper sa place à part entière, pour la première fois depuis la période coloniale, comme fragment du monde, comme fragment de l’humanité. En effet, dans les décennies qui viennent, l’ensemble de ses ressources sont et seront en très grande demande sur la planète. Quelles seront, dans l’avenir prévisible, ses capacités de réelles négociations? Dans le cas du continent africain, il s’agit de définir et de réussir la mutation d’un paradigme qui, depuis un demi-siècle, n’a pas réussi à sortir une majorité d’Africains de la précarité extrême. Compte tenu de ce que le continent offre au monde, ressources naturelles, énergétiques, minières et végétales, dont l’humanité a un réel besoin, cette situation doit changer radicalement et durablement. Chaque accès aux richesses du continent doit être compensé par une valeur ajoutée de niveau équivalent pour mettre en œuvre l’investissement dans les ressources humaines, la transformation en Afrique des ressources naturelles du continent, son accès aux technologies de l’information et des communications et la valorisation de ses ressources intellectuelles et culturelles. Le mouvement est très simple. Il s’agit d’appliquer au continent les mêmes règles qui s’imposent partout ailleurs dans le monde. Il en va de même concernant les relations commerciales avec le continent. Ce dernier constitue aujourd’hui, compte tenu de ses besoins d’ensemble, de son urbanisation et de la jeunesse de sa population, l’un des rares vrais nouveaux marchés du monde.
Mais il y a plus. Nous entrons dans un temps où les ressources humaines africaines, après avoir été méprisées et humiliées, prennent une valeur incontestable. Après cette période de racisme réel et dissimulé tout à la fois, l’Occident aura besoin des ressources humaines venues d’ailleurs, venue d’Afrique. Ce besoin imminent et considérable assure à l’Afrique, dans sa relation à l’Europe notamment, une position de négociation sans précédent. Il ne s’agit plus de tel ou tel filon d’or ou de riches dépôts de bauxite, mais de l’ADN commun et reconnu comme tel, d’une vraie reconnaissance de l’égalité en droit de toutes les personnes de toutes les origines.
Si l’Afrique réussit à s’ajuster au grand jeu de la mondialisation et, enfin, à s’imposer comme fragment de l’humanité, alors et alors seulement elle occupera sa place sur la scène internationale. Et cette place sera significative comme il convient pour un continent qui comptera pour près de 15 % de l’humanité, qui recèle de vieilles mais efficaces formules de négociation et de médiation venues de ses anciennes civilisations et dont les ressources, humaines et naturelles, sont indispensables pour le bien-être et la survie de la famille humaine aujourd’hui.
Jean-Louis Roy, ancien secrétaire général de l’agence intergouvernementale de la francophonie

























